Repartir de zéro La réinsertion d'ex-combattants profite à la paix au Niger
10 December 2002

Pendant des siècles, les Peuls, des pasteurs sédentaires, ont cohabité pacifiquement avec les Dazas, des cultivateurs, au sud de la vallée de Dillia et du Massif de Termit, dans le département de Diffa à l'est du Niger. Mais les sécheresses répétées des années 70 ont entraîné de grandes pertes de cheptels chez les Peuls et la pauvreté grandissante des années 80 a contraint les Dazas à se reconvertir en bouviers et chameliers. Le partage des points d'eau et les vols de bétail sont devenus sources de conflit amplifié par l'arrivée des Mohamids durant la même décennie. Ces transhumants arabes fuyant l'insécurité du Tchad et du Soudan se sont installés dans la région du Lac Tchad, réclamant aussi l'accès à l'eau et au pâturage. Un conflit armé entre Dazas regroupés sous le Front Démocratique pour le Renouveau, Peuls sous la Milice Peule, et Mohamids sous la Milice Arabe a finalement ruiné l'économie de la région.

A l'inauguration du projet de paix de Nguigmi en mai 2001, les représentants des anciennes factions armées avaient manifesté leur inquiétude. Tandis que les allocutions annonçaient la réinsertion économique d'ex-combattants du Manga dans la région de Diffa, l'un d'eux avait demandé: "Comment pouvez-vous nous aider sans nous donner d'argent?" Le Malien Firoun Mahamar Maiga recruté par le programme des Volontaires des Nations Unies (VNU) pour coordonner les activités du projet avait répondu: "Nous allons vous aider à reprendre votre activité du passé ou à vous reconvertir dans des projets économiques de votre choix qui vous rapporteront de l'argent". Le Projet de consolidation de la paix de Diffa, plus simplement appelé projet de paix de Nguigmi, vise la réinsertion économique de 660 ex-combattants de la région. Le programme VNU finance la moitié du budget pendant que le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et la Coopération française financent l'autre moitié.

L'idée de recommencer et repartir de zéro avait éveillé un sentiment confus, mêlé d'amertume liée au passé et d'espérance en l'avenir, mais un an après, les ex-combattants ont monté leurs activités: 57 commerces, 34 fermes et 4 agences de services subventionnés au démarrage. Les promoteurs de ces micro-entreprises sont aidés par deux VNU internationaux et 10 nationaux techniciens, sociologues, psychologues, agronomes et économistes qui apportent une expertise en développement de plusieurs années, au plan humanitaire et communautaire.

Dans le village de Kélakam à 60 km au nord de la frontière avec le Nigeria, cinq ex-combattants ont reconstitué le cheptel ovin perdu pendant le conflit. Moussa Kondi Kaoussane, VNU du Niger, partage la satisfaction des uns et des autres qu'il a aidés au travail pendant une année entière. "Avec 800 dollars de subvention, dit-il, le groupe a constitué un troupeau de 19 brebis, 4 chèvres et 5 moutons. Toutes les bêtes ont été vaccinées et l'abreuvoir reconstruit". Le promoteur du projet, Yahaya Oumarou, est fier du résultat: "Le troupeau compte aujourd'hui 43 têtes de bétail qui font vivre une dizaine de familles de la fabrication et de la vente de fromage."

Il y a eu parfois des difficultés comme le dit ici le VNU Mani Orthé Boucar: "Nous avons eu, par exemple, des pertes de bétail par des fermiers qui n'ont pas su prendre suffisamment soin des animaux." Les volontaires envisagent des solutions à ces problèmes comme la mise en route d'un programme de formation par exemple. Plus loin vers l'est à Kabémaï près du Lac Tchad, l'ex-combattant Ousseini Sobbankéri a récupéré ses moutons et ses chèvres. "Les naissances des agneaux et des cabris ont grossi le troupeau, dit-il ; nous avons 60 têtes de bétail et un chameau pour le transport". Au total, on compte une vingtaine d'activités montées par des ex-combattants dans le secteur de Kadzel près du Lac Tchad.

Parmi les facteurs susceptibles de freiner le progrès des activités, le climat en est un. Dans le Manga, au sud-est du département de Diffa, entre les frontières du Tchad et du Nigeria, des ex-combattants se sentent à l'étroit entre le désert qui continue d'avancer du nord et la forte densité de population au sud. Le chef des promoteurs peuls Hayatsu Mamane avoue craindre "que son projet d'élevage ne s'arrête à cause du manque de pâturage et de sources d'eau". Il n'en demeure pas moins que l'esprit d'initiative est ranimé dans les campements aux alentours de Diffa et du Lac Tchad et cette réussite est bien due au travail des VNU avec les ex-combattants. "J'ai choisi d'aider les ex-combattants parce que je connais leurs problèmes", affirme Mohamed El Mehdi Ag Rhissa, VNU, sociologue du Mali. "J'ai été réfugié dans un camp en Mauritanie et j'ai aidé à organiser l'aide humanitaire pour les Touaregs. J'ai apporté la nourriture la mieux adaptée pour eux et j'ai donné des conseils d'hygiène pour éviter les maladies", explique le volontaire.

Une chance pour tous de construire la paix La chance s'offre à tous de participer d'une manière ou d'une autre à la construction de la paix. Quelques ex-combattants ont su la saisir déjà bien avant le démarrage du projet. Ils ont créé des initiatives pour préserver l'identité culturelle des Nigériens alors qu'ils étaient réfugiés en Algérie. M. Abdou Hima, Conseiller du Gouvernement du Niger chargé des Questions de Développement, les a rencontrés dans les camps de réfugiés à Tamanrasset et In-Quezzam près de la frontière avec le Niger, et à Dianet et In Afeleh à la frontière libyenne. Il était en mission là-bas avec le Haut Commissariat à la Restauration de la Paix (HCRP), l'organe mis en place par le Gouvernement du Niger pour appliquer les accords de paix et recenser les ex-combattants en concertation avec les chefs des ex-factions armées. "Des familles sont restées près de huit ans dans les camps de réfugiés, dit-il. Face à l'augmentation rapide du nombre des enfants, des ex-combattants, anciens maîtres d'école ou fonctionnaires de l'Etat, se sont portés volontaires pour apprendre aux enfants à lire et à écrire". Le projet cherche à consolider la paix parce qu'elle reste fragile. "La cohésion sociale aide au bon développement des projets et à la paix en général", commente Moustapha Abba Gana Kelli. Le VNU originaire de Nguigmi a regroupé les anciens combattants selon leurs affinités et compétences.

Il aide le promoteur désigné par le groupe à créer des liens de confiance entre les participants en encourageant les éleveurs, les fermiers et les agriculteurs à se rencontrer régulièrement sur les marchés ou les foires. Le traumatisme du conflit armé a fait hésiter quelques ex-combattants exilés à rentrer au Niger et laisser derrière eux les camps de réfugiés où ils avaient gratuitement l'eau, le gaz, la nourriture et le logement. D'autres ont appréhendé de reprendre un emploi dans la fonction publique qui leur rapporterait bien moins que l'attaque d'un bus ou d'un campement.

Les activités reprennent à la satisfaction des populations du Manga qui ont aménagé des espaces hydroagricoles dans la région du Lac Tchad où on produit la gomme arabique et où on élève du poisson vendu au Nigeria. On cultive aussi le poivron pour la vente à Niamey, la capitale, et à l'étranger, au Bénin, au Togo et en Côte d'Ivoire. L'artisanat comporte le commerce du cuir, la vannerie et la teinturerie. La parfumerie avec l'encens et le baume de Diffa est réputée de Niamey à Agadez jusqu'à Dakar au Sénégal. "La bijouterie est une nouvelle activité du département créée par les ex-combattants du projet", dit Marie Puchon, VNU née à Ngourti au nord du lac. Les ex-combattants vendent de magnifiques bijoux aux femmes peules qui ont un penchant naturel à la beauté. Ibrahim Chaïbou, un autre VNU nigérien de l'équipe du Kadzel, aide à rétablir les activités d'élevage, dont celui du chameau qui rapporte bien à cause de la vente aux pays arabes. "Nous avons aidé des Peuls pour la réouverture des marchés aux bestiaux, dit-il, des forges et des boutiques de tissu à Kawa, Soukimeva, Ouidi, Kayeya et dans toute la partie méridionale du département".

Il reste qu'il faut préserver le produit du travail des ex-combattants. Des forces mobiles d'intervention ont été créées pour lutter contre le banditisme. "Trois unités sahariennes de sécurité fonctionnent déjà dans le Manga. Parmi leurs membres, il y a des ex-combattants", dit le Conseiller du Premier Ministre du Niger, M. Abdou Hima. La Journée de la Flamme de la Paix du 25 septembre est symbolique pour les Nigériens.

"Le 25 septembre 2000, on a commencé à brûler les armes de la rébellion. Cette journée marque le commencement du désarmement après la démobilisation de plus de 4 000 combattants recensés par le HCRP", dit M. Steven Ursino, Représentant résident du PNUD. L'expérience du Manga sera reproduite au Kawar dans le désert du Ténéré grâce à un financement du nouveau projet par la Coopération française. Avec des fonds supplémentaires, les activités de paix pourraient être étendues à l'Aïr et l'Azawak, régions aussi durement touchées par l'ancien conflit armé. Ceci assurerait une égalité de traitement à tous les ex-combattants recensés et donnerait une chance à tous de recommencer et repartir de zéro pour une vie meilleure et une paix sécurisée au Niger. Un document de projet intitulé "Consolidation de la Paix dans l'Aïr et l'Azawak" est disponible pour cette extension.

Source: UNV News 94, December 2002

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From: UN Volunteers, Germany



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